Billet traduit de l’anglais et lien vers la publication originale (UAM MIRCo)
Billet original publié sur le blog du laboratoire Multilingüismo Discurso y Comunicación (MIRCo) de l’Universidad Autónoma de Madrid, où j’ai eu la chance de séjourner 6 mois en 2018. Traduit de l’anglais avec DeepL PRO.
Voyage dans un espace public hautement standardisé
Les gares ferroviaires sont conçues pour être universelles et efficaces. Universelles, car on attend de chacun qu’il comprenne le fonctionnement de cet espace public. Efficaces, car les gens ne doivent pas se perdre ou rester bloqués au milieu d’un flux incessant d’usagers et de promeneurs. À ce titre, les gares ferroviaires européennes sont des espaces publics hautement standardisés, qui s’appuient sur quantité de normes évidentes pour la plupart des habitué·es. Ainsi, l’universalité et l’efficacité se traduisent par des aspects sociaux, linguistiques et non linguistiques que nous sommes capables de lire, de voir, d’entendre ou même de ressentir. La signalisation, les annonces générales par haut-parleurs, les grands panneaux d’affichage, les écrans tactiles interactifs affichant les horaires, les inscriptions en braille sur les mains courantes, les applications sur les smartphones… tous ces éléments composent le paysage linguistique et sonore d’une gare ferroviaire.
Que se passe-t-il lorsque nous demandons à des personnes aux capacités diverses, ou aussi « personnes handicapées » dans la suite du texte, de lire et de comprendre des signes universels dans une gare et de trouver leur chemin efficacement ? Son paysage linguistique et sonore est-il autant « universel » et « efficace » ? Le projet Gare lisible a exploré ces questions à travers une brève étude menée en Suisse.
Documenter une gare avec des personnes en situation de handicap
De janvier à avril 2025, 8 personnes concernées par divers handicaps ont participé à la récolte du paysage linguistique et sonore d’une gare suisse. 3 personnes étaient en fauteuil roulant, 2 étaient non-voyantes ou malvoyantes, 1 était sourde, 1 était malentendante et 1 avait une déficience intellectuelle. La moitié d’entre elles utilisaient fréquemment les transports publics, l’autre moitié le faisant plus rarement. Ces 8 co-chercheur·euses ont dû suivre des instructions pour trouver des endroits spécifiques dans la gare, tels que le train à destination de la ville de Lucerne, un bus régional à destination du village de Givisiez ou les toilettes publiques. On leur a demandé d’expliquer comment elles parvenaient à percevoir et à interpréter les messages visuels et sonores.
Au moment de l’étude, la gare de Fribourg était en cours de rénovation. Cela signifiait que les voies habituelles étaient temporairement fermées, ce qui nécessitait une signalisation temporaire et des itinéraires alternatifs pour atteindre les quais. Cette configuration a permis d’observer comment les problèmes permanents et temporaires étaient gérés sur place grâce à des processus multimodaux et multisensoriels (lecture, écoute, interaction, perception…).
Nous nous sommes également réunis à l’université pour discuter et partager les quatre trajets documentés dans la gare. Parallèlement, j’ai également eu des conversations avec des professionnel·les des transports publics et consulté les lois, normes et standards relatifs à la communication publique dans les gares suisses, en me concentrant sur la manière dont le handicap est abordé dans ces textes institutionnels. Je ne développerai pas davantage ces questions hautement technocratiques ici, mais il est important de noter que le handicap se matérialise de manière discursive dans les textes institutionnels, et que tant les professionnel·les des transports publics que les personnes impliquées dans la défense des droits des personnes handicapées consultent ces normes pour organiser leurs actions sociales.
« Deviner » les directions dans un système complexe
Si certains co-chercheurs participants ont éprouvé peu de difficultés à lire et à interpréter les panneaux pour trouver leur chemin, presque tous ont dû faire des déductions complexes à un moment ou à un autre. Daniel, un jeune homme malentendant qui maîtrise bien les outils numériques, a documenté un épisode où il a eu du mal à lire et à interpréter le paysage. Il faut préciser que Daniel se rend tous les jours à cette gare, il est donc ce que l’on peut appeler « un utilisateur expérimenté ». À ce stade de la documentation, il essayait de passer d’un quai de train à un bus régional.

La photo ci-dessus représente deux photos prises pour trouver un bus allant au village de Givisiez. À gauche, Daniel a dû lire les informations trouvées sur son smartphone : il y a deux bus allant à Givisiez, le B9 (au départ du quai C) et le B544 (au départ du quai 22). Il choisit la deuxième option. Sur place, il voit un panneau indiquant deux directions, toutes deux utilisant un pictogramme de bus. La première est précédée de chiffres colorés indiquant les numéros de bus. La seconde est suivie de textes indiquant des lieux, parmi lesquels « Gare routière / Busbahnhof », qui signifie « gare routière ». À ce stade, Daniel, comme les autres participants, est perplexe face à un décalage entre les informations fournies par l’application et celles indiquées sur le panneau : l’une indique un quai spécifique, tandis que l’autre indique deux directions opposées pour trouver les bus. Daniel doit donc deviner que son bus (le B544) n’est pas le bus 9 afin de déterminer que sa destination se trouve à gauche.
Comme Daniel utilise fréquemment l’application des chemins de fer suisses, il a pu trouver son chemin en activant la fonction de géolocalisation (voir la capture d’écran ci-dessous, le point rouge indique sa position signalée).

Ce type de déductions complexes a laissé tout le monde perplexe. Les segments linguistiques et sémiotiques sur l’image sont le produit de systèmes interopérables complexes qui doivent fonctionner de manière harmonisée : dans ce cas, les bus et les trains sont organisés par deux sociétés de transport public différentes, occupant différentes parties de l’espace public géré par diverses institutions. Cet exemple illustre donc la quantité de connaissances de base qu’il faut mobiliser pour lire et interpréter des signes et des messages considérés comme universels. Il montre également que, indépendamment du handicap, la multimodalité et la complexité des liens entre les informations jouent un rôle central dans la « devinette » des directions. De plus, les applications pour smartphones font également partie de ce paysage linguistique, offrant des itinéraires plus personnalisés à ceux qui sont capables de les utiliser et qui peuvent se permettre une connexion Internet correcte. Il est donc important de souligner que la lecture et la compréhension du paysage linguistique et sonore d’une gare sont fortement ancrées dans des pratiques sociolinguistiques multimodales routinières et répétitives, qui nécessitent parfois des efforts cognitifs supplémentaires pour « deviner » la bonne direction.
Or, si l’on ajoute à ce processus des capacités diverses, les choses peuvent se compliquer encore davantage. Les utilisateurs de fauteuils roulants doivent prêter attention aux irrégularités du sol et à la pente des rampes, tout en lisant et en interprétant les informations. Les personnes malvoyantes s’appuient principalement sur des références auditives et sensorielles, utilisant leurs smartphones de différentes façons. C’est un fait bien connu dans les études sur le handicap : les personnes handicapées ont besoin de plus de temps et de préparation pour accomplir leurs actions quotidiennes, en particulier pour planifier un trajet en transports en commun. Comme nous le verrons, anticiper les obstacles potentiels nécessite également des actions sociolinguistiques.
L’impact des obstacles physiques sur la construction du sens sociolinguistique
Le paysage linguistique et sonore communique généralement la bonne direction. Cependant, pour certains participant·es, les messages perdaient de leur cohérence en raison des obstacles physiques sur leur chemin. Comme le montre l’image ci-dessous, un panneau de signalisation de chantier sur le trottoir suffit à perturber ou à dérouter un utilisateur de fauteuil roulant ou une personne aveugle. Les utilisateurs de fauteuils roulants participant à notre étude ne pouvaient pas rester sur le trottoir pour éviter cet obstacle. Les participants malvoyants heurtaient leur canne blanche dans l’obstacle et perdaient momentanément leurs repères.

Bien sûr, ces panneaux de signalisation sont nécessaires pour communiquer les risques à tous les usagers, y compris les conducteurs, les cyclistes et les piétons. Cependant, leur présence physique dans le paysage affecte différemment certaines personnes handicapées : elle génère des frustrations et les oblige à trouver un détour ou à prendre des risques sur la route. Comme documenté ailleurs (Prescott et al., 2021), ces obstacles affectent l’attention des utilisateurs de fauteuils roulants, à tel point qu’ils peuvent négliger de lire des informations utiles. Bien qu’ils soient capables de lire et d’interpréter les panneaux et les messages, les trois participants en fauteuil roulant ont parfois manqué ou mal interprété des informations. Leurs commentaires suggèrent qu’ils devaient prêter attention à d’autres obstacles ou difficultés, concentrant leur attention sur des détails architecturaux. Par conséquent, ils ont pris le mauvais chemin ou ont erré plus longtemps. Par exemple, l’un d’entre eux est resté sur le mauvais quai en attendant son train… jusqu’à ce qu’il se rende compte que le train se trouvait de l’autre côté des rails.
Cet exemple nous amène à réfléchir à la manière dont les personnes et les institutions rédigent et matérialisent leurs discours « universels » sous forme d’objets physiques qui peuvent occuper de l’espace afin de guider « efficacement » les locuteurs. On pourrait arguer que le panneau de chantier est en quelque sorte universel (presque tout le monde comprend qu’il y a un risque), mais dans de tels cas, il n’est pas efficace pour certaines personnes handicapées qui doivent adapter leur itinéraire.
Rendre l’accès aux toilettes impossible par le langage et la numérisation
Dans les études sur le handicap, la littérature suggère que les outils numériques et technologiques peuvent soit autonomiser les personnes handicapées, soit générer exactement le contraire : l’exclusion. L’exemple le plus parlant dans notre étude est celui des toilettes récemment rénovées. Comme le montre la photo ci-dessous (à gauche), pour utiliser les toilettes, il faut payer l’équivalent d’un euro (une pièce). Les espèces ne sont pas acceptées, « paiement par carte uniquement ». Il est intéressant de noter que les utilisateurs de fauteuils roulants n’ont pas été bloqués, car ils disposaient de l’Eurokey, une clé qui ouvre l’accès à de nombreux lieux publics. Cette clé a été conçue pour certaines personnes handicapées, principalement celles à mobilité réduite ou malvoyantes. Le fait de posséder l’Eurokey leur permettait de simplement lire le symbole du fauteuil roulant sur la porte, qui indiquait la serrure Eurokey.

Pour les autres participant·es qui n’avaient pas d’option de paiement sans espèces, en particulier le participant malvoyant (Thomas) et la participante qui avait une déficience intellectuelle (Céline), lire et interpréter les instructions s’est transformé en cauchemar. Céline n’a même pas essayé de lire les instructions, mais a abandonné dès le premier coup d’œil, en disant « ce n’est pas pour moi, j’utiliserai d’autres toilettes ». Thomas, en revanche, a insisté pour documenter l’ensemble du processus (ses photos ci-dessus). Tout d’abord, il faut être capable de lire et de comprendre le petit message sur l’autocollant (voir photo ci-dessus à gauche) qui indique qu’il faut se rendre à un distributeur automatique Selecta pour « acheter une carte d’accès aux toilettes ». Cette exigence oblige les utilisateurs à scanner l’espace et à localiser un distributeur situé à environ 15 mètres. Ensuite, le distributeur automatique Selecta affiche des instructions de paiement supplémentaires et demande à l’utilisateur d’entrer le numéro associé à la carte d’accès aux toilettes. Il faut donc être capable de trouver la carte parmi les snacks, les bonbons, les préservatifs et les sodas. Enfin, il faut retourner aux toilettes avec la carte d’accès et suivre les instructions de paiement à l’aide d’une carte.
Les personnes qui ont installé ce dispositif – et celles qui l’ont approuvé – avaient probablement supposé qu’en 2025, les paiements sans espèces seraient la norme en Suisse. Pour des personnes comme Thomas, qui est en fait éligible à l’Eurokey mais qui a développé ses propres stratégies avec de l’argent liquide, le handicap est encore aggravé par ce genre dispositif validiste… et plus largement socialement marginalisant.
Conclusion : faciliter l’accès grâce aux outils sociolinguistique du paysage linguistique ?
Même lorsque les panneaux « universels » sont lus et compris, leur efficacité semble varier pour les personnes handicapées dans certaines situations. Notre étude se termine par une série de propositions visant à encourager les actions sociales susceptibles d’améliorer la lisibilité et l’accessibilité de ces gares. Parmi celles-ci, une initiative fonde son potentiel pédagogique sur la co-construction collective d’études sur les paysages linguistiques, comme dans Lenguas callejeras (Martín Rojo et al., 2023). Afin de réaliser l’étude Gare lisible, j’ai dû produire une série de supports et former les co-chercheurs participants à la documentation du paysage linguistique et sonore. À la fin de l’étude, les participant·es à la recherche collaborative échangeaient leurs pratiques et leurs conseils : documenter le paysage linguistique et sonore d’une gare ferroviaire les a aidés à comprendre les gares ferroviaires en tant que « systèmes ». Ils ont également identifié des ressources qui étaient nouvelles pour certains d’entre eux et ont déclaré se sentir légèrement plus confiants dans la conduite de telles recherches.
De plus, comme déjà suggéré avant l’étude, notre exploration montre – une fois de plus – que les militant·es pour les droits des personnes handicapées sont susceptibles de maîtriser les outils du paysage linguistique, en tant que pratique de documentation politisée visant à revendiquer les droits à l’accessibilité. Il est courant que les militant·es pour les droits des personnes handicapées prennent des photos ou des vidéos de situations dans lesquelles leur accès est refusé, souvent pour dénoncer les politiques d’exclusion (Parent, 2016). Travailler avec des locuteur·ices et intégrer leurs diverses perspectives sociales et langagières sur un paysage linguistique déterminé nous permet d’engager des conversations politiques plus approfondies, tout en identifiant potentiellement des moyens de rendre ce paysage plus accessible pour eux.
À propos du projet Gare Lisible (2025)
Le projet Gare lisible a été mené à l’Institut de plurilinguisme (Université de Fribourg, Suisse). Philippe Humbert a dirigé cette recherche exploratoire en collaboration avec 8 co-chercheur·euses en situation de handicap.
De plus amples informations, notamment les versions résumées et intégrales du rapport de recherche, sont disponibles ici en français et en allemand : https://institut-plurilinguisme.ch/fr/recherche/gare-lisible-et-accessible
RÉFÉRENCES
Martín Rojo, L., Cárdenas Neira, C., & Molina Ávila, C. (2023). Lenguas callejeras: Paisajes colectivos de las lenguas que nos rodean: guía para fomentar la conciencia sociolingüística crítica (Première édition : juillet 2023). Ediciones Octaedro.
Parent, L. (2016). The wheeling interview: Mobile methods and disability. Mobilities, 11(4), 521–532. https://doi.org/10.1080/17450101.2016.1211820
Prescott, M., Miller, W. C., Borisoff, J., Tan, P., Garside, N., Feick, R., & Mortenson, W. B. (2021). Une exploration des comportements de navigation des personnes qui utilisent des appareils de mobilité à roulettes dans des environnements piétonniers inconnus. Journal of Transport & Health, 20, 100975. https://doi.org/10.1016/j.jth.2020.100975
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Philippe Humbert (6 février 2026). In/Accessibiliser le paysage linguistique et sonore d’une gare. La parole (in)assistée. Consulté le 15 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15n9s