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Une accessibilité bien ordonnée (Bodin & Douat 2023) | Aux marges sociales et langagières du handicap

Depuis le début des années 2000, des lois sur le handicap favorisent la mise en oeuvre de mesures d’accessibilité. Un récent article scientifique permet de comprendre pourquoi, paradoxalement, ces mesures techniques ont tendance à
produire des “couloirs d’accessibilité” qui marginalisent les personnes handicapées.

Dans cette brève vidéo (ci-dessus), on voit un jeune étudiant en fauteuil roulant (Antoine) nous montrer les nombreux détours qu’il doit prendre quand il se déplace sur son campus. On le voit notamment siéger tout au fond d’un amphithéâtre, d’où il lui est impossible de lire convenablement les diapositives et écouter la leçon. Antoine précise encore qu’il aurait souhaité pouvoir s’asseoir plus près du tableau, mais non, la seule place que sa fac daigne garantir pour lui se situe tout au fond de l’amphithéâtre. Dans la version longue de ce reportage,1 on l’entend aussi exprimer sa solitude sur le campus, car son obligation de suivre des chemins qui lui sont plus ou moins accessibles l’empêche de socialiser avec le corps professoral et avec les autres étudiantes et étudiants. Il exprime aussi sa fatigue par rapport aux obstacles qui semblent fortement impacter la qualité de ses résultats académiques. Pourtant, les bâtiments publics sont censés être pour l’essentiel accessibles en France. Et Antoine parvient à accéder à ses salles de cours. Comment se fait-il qu’il soit autant marginalisé sur son campus alors que – techniquement – son accès au site est quasiment garanti?

L’article “Une accessibilité bien ordonnée” de Bodin & Douat (2023) met parfaitement en lumière les origines politiques et historiques de cette problématique, ainsi que leur impact sur les interactions sociales quotidiennes des personnes handicapées. Revenant sur cet article qui fait écho à d’autre publications,2 ce billet montre pourquoi les seules mesures techniques d’accessibilité ne suffisent pas à garantir l’inclusion sociale et langagière de personnes en situation de handicap. Pire, elles peuvent même produire l’effet inverse.

Des politiques d’accessibilité qui mettent (presque) tout le monde d’accord

L’article de Bodin & Douat (2023) adopte une approche sociologique des politiques du handicap. Plus concrètement, les deux auteurs analysent des textes médiatiques et juridiques dans le contexte français. Ces textes permettent d’observer l’évolution des discours autour de la mise en œuvre d’une nouvelle loi sur le handicap promulguée en France en 2005, alors que la Convention de l’ONU relative aux droits des personnes handicapées (CDPH) est en cours d’élaboration. Les enjeux définitoires sont importants et, comme le montrent Bodin & Douat dans le restant de l’article, ces définitions laissent des traces encore visibles aujourd’hui dans l’opérationnalisation des mesures d’accessibilité en société.

Un glissement discursif de taille: du “handicap” à “l’accessibilité”

À la lecture de la synthèse des débats sur cette loi, les auteurs soulignent rapidement un glissement discursif fondamental: on parle moins de “handicap” ou “d’handicapés”, mais beaucoup plus “d’accessibilité”. En d’autres termes, les débats se concentrent principalement sur des mesures techniques pour favoriser l’accès à des ressources et services, et bien moins sur les personnes concernées par ces mesures censées leur faciliter la vie. Discursivement, l’attention est orientée sur des objets, pas sur les actrices et acteurs sociaux qui les animent, encore moins sur des interactions sociales ou langagières.

Les débats autour de cette loi produisent une sorte de consensus mou et unanime en France: à gauche comme à droite, tout le monde est plutôt d’accord pour renforcer des mesures d’accessibilité en faveur des personnes handicapées. Personne n’oserait dire sincèrement qu’une rampe d’accès pour PMR est inutile dans un bâtiment public. Seulement voilà, construire des rampes c’est très bien, mais cela ne suffit pas.

La création de “couloirs accessibles” en marge du système des “valides”

Rapidement, on s’aperçoit que ces discours politiques contribuent à construire des “couloirs d’accessibilité” qui ont une double fonction:

  • garantir l’accès des personnes handicapées à des biens et services fournis principalement par les institutions publiques;
  • préserver la rapidité et la fluidité – l’efficience – de ces mêmes services pour les personnes non-handicapées.

En résulte la production d’espaces sociaux différenciés où personnes handicapées et “valides” ne se rencontrent pas ou peu, mais où elles préserveraient une forme d’autonomie (quoique…).

Des humains augmentés qui ne se rencontrent plus

En outre, quand elles ne concernent pas uniquement des éléments architecturaux ou issus de la signalétique, les mesures d’accessibilité se concentrent sur le développement de nouvelles technologies fournissant des solutions individualisées pour combler des lacunes associées au handicap dans sa dimension médicale. Les auteurs mentionnent par exemple les logiciels et apps de lecture à voix haute destinées aux personnes aveugles ou malvoyantes. Ces solutions techniques ont pour effet certes de rendre certains produits et services plus directement accessibles aux personnes concernées, mais elles engendrent également un report des interactions sociales et langagières: les personnes handicapées et valides ne sont plus amenées à échanger et s’entraider; la technologie s’occuperait de tout rendre accessible à la place des humains. Par ailleurs, ce que l’article de Bodin & Douat ne souligne pas, c’est que les valides aussi sont de plus en plus “augmentés” technologiquement avec un report des interactions centralisées sur des modalités digitales (manière un peu pompeuse de dire qu’on utilise les smartphones pour tout dans notre quotidien, de l’achat de billets de train à la recherche de son chemin dans la rue). Une occasion de plus d’être moins attentif à l’autre dans l’espace social.

Bodin & Douat donnent plusieurs exemples pour illustrer la création de ces couloirs d’accessibilité. L’un concerne une étudiante en fauteuil qui, dans la même veine que l’expérience d’Antoine rapportée dans la vidéo plus haut, parvient à accéder à l’essentiel de l’infrastructure de son université, mais se retrouve isolée socialement. D’autres exemples rapportent les expériences de personnes non voyantes. L’une raconte comment, tout en disposant de plus d’aménagements urbains qui lui permettent de plus facilement se déplacer, un homme non voyant se fait ramener à l’ordre quand il heurte malencontreusement des objets ou des passants figurant en dehors de son couloir adapté: les valides se montreraient ainsi moins tolérants aux sorties de rails des handis. Dans un sens comme dans l’autre, les occasions d’échanger et les situations de mixité entre valides et handicapé-e-s se feraient ainsi plus rares, rendues obsolètes par les solutions techniques et technologiques.

les mesures techniques ne suffisent pas, car elles ne sont pas forcément comprises de tout le monde et ne s’accompagnent pas des interactions sociales et langagières adéquates

Mais bon, n’est-ce pas le propre des politiques du handicap de favoriser l’autonomie individuelle? Pourquoi se plaindre des mesures techniques si elles permettent d’éviter de demander l’assistance pour chaque mouvement? C’est bien le problème soulevé par Bodin & Douat: dans de nombreux cas, les mesures techniques ne suffisent pas, car elles ne sont pas forcément comprises de tout le monde et ne s’accompagnent pas des interactions sociales et langagières adéquates. Une personne non voyante m’expliquait très récemment que les inscriptions en braille sur des mains courantes fraichement installées en gare avaient été posées à l’envers. Le technicien n’avait probablement pas saisi à quoi servait réellement ces plaquettes. Une autre personne en fauteuil roulant me racontait son désarroi face à certains chauffeurs de bus qui ne déploient pas la rampe pour qu’elle puisse monter sans risquer de coincer ses roues entre le quai et la porte du bus. Lesdits chauffeurs étaient très probablement trop stressés par leur horaire serré pour s’y attarder.3

Des mesures techniques pour maintenir un statu quo politique, social… et langagier

Certes, les mesures d’accessibilité ont aussi permis à des nombreuses personnes handicapées de sortir de leur isolement, du moins de lieux d’enfermement traditionnels (les asiles, les hôpitaux ou institutions notamment). Toutefois, comme le montrent Bodin & Douat, ces lois et mesures principalement techniques ne remettent pas fondamentalement en question “l’ordre symbolique” du handicap en société. Le handicap reste encore amplement abordé comme un problème individuel que seuls des normes et standards permettent de réguler dans l’espace social.

L’impact du point de vue normatif des valides

Comme le montrent les auteurs, chaque choix politique ou économique s’inscrit dans une nécessité de ne pas perturber la cadence effrénée de la société. On préférera installer des rampes et élévateurs dans des gares plutôt que de ralentir le rythme des horaires pour faciliter les correspondances par exemple. Les mesures d’accessibilité restent ainsi édictées selon le point de vue normatif de certains valides: c’est à la personne handicapée de planifier ses trajets, pas à l’environnement d’adapter son rythme, sinon la société risquerait de voir son efficience affectée.

Ainsi, si – comme moi – vous avez relativement peu rencontré de personnes handicapées durant votre vie, c’est en partie parce qu’en tant que société, les valides continuent à créer des “couloirs d’accessibilité” conçus pour que les personnes handicapées cohabitent dans le même espace social que vous sans pour autant perturber la dynamique et le rythme de votre parcours. Les mesures techniques ne sont utiles que si elles s’accompagnent d’interactions sociales et langagières qui en explicitent le sens autant pour les personnes handis que les valides. L’accessibilité ne devrait pas uniquement se mesurer en termes techniques, faute de quoi on ne fait que produire des marges sociales et langagières où les personnes handicapées et valides risquent de ne plus se rencontrer et échanger.

Référence de l'article cité
Bodin, R. et E. Douat (2023). Une accessibilité bien ordonnée: les politiques du handicap comme instrument de statu quo social. Déviance et Société, vol. 47, n°1, p.35-63

Tous les liens URL ont été consultés en octobre 2024.

  1. Le reportage complet de Brut, accompagné d’un droit de réponse de l’Université Paris Sorbonne, est accessible ici: https://www.brut.media/fr/videos/france/societe/le-parcours-du-combattant-dantoine-etudiant-en-fauteuil-roulant ↩︎
  2. Lire par exemple les publications suivantes qui montrent aussi que les mesures techniques ne suffisent pas à garantir l’accessibilité et l’inclusion:
    Egard, H., Hansson, K., & Wästerfors, D. (2021). Accessibility Denied. Understanding Inaccessibility and Everyday Resistance to Inclusion for Persons with Disabilities (1re éd.). Routledge. https://doi.org/10.4324/9781003120452
    Hartblay, C. (2017). Good ramps, bad ramps : Centralized design standards and disability access in urban Russian infrastructure. American Ethnologist, 44(1), 9‑22. https://doi.org/10.1111/amet.12422
    ↩︎
  3. Sur les interactions sociales autour de l’accessibilité des bus, lire aussi: Stjernborg, V. (2021). The bus trip. Constraints, hierarchies and injustice. In H. Egard, K. Hansson, & D. Wästerfors (Éds.), Accessibility Denied. Understanding Inaccessibility and Everyday Resistance to Inclusion for Persons with Disabilities (1re éd.). Routledge. https://doi.org/10.4324/9781003120452 ↩︎
Philippe Humbert
Philippe Humbert
Sociolinguiste. Enseignant-chercheur. Actif aussi dans les domaines du FLE (français langue étrangère) et de la didactique des langues étrangères.

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Philippe Humbert (17 octobre 2024). Une accessibilité bien ordonnée (Bodin & Douat 2023) | Aux marges sociales et langagières du handicap. La parole (in)assistée. Consulté le 14 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/12imx


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